Soyez rationnel : évitez le biais des coûts irrécupérables

Soyez rationnel : évitez le biais des coûts irrécupérables

Vous êtes-vous déjà forcé à réaliser une activité parce que vous aviez préalablement engagé une somme d’argent ? Si la réponse est oui, alors vous avez été victime d’un biais cognitif très courant, celui des coûts irrécupérables.

Rien ne vaut un exemple concret pour bien comprendre de quoi il s’agit.

Admettons que vous aviez payé votre billet 50 € pour une journée dans un parc d’attraction. Une fois arrivé, vous vous rendez compte que les attractions ne vous plaisent pas du tout, qu’il fait un temps de chien et qu’il y a tellement de monde que chaque file d’attente durera au minimum deux heures !

Bref, ce qui devait être une bonne journée pourrait bien se transformer en un cauchemar. De plus, l’un de vos amis vous appel et vous suggère de passer la journée chez lui au chaud à faire des jeux.

Vous avez ainsi deux possibilités qui s’offrent vous :

Choix 1 : vous choisissez de rester au parc car vous avez payé 50 € pour être ici.

Choix 2 : vous décidez de partir et rejoindre votre ami dans un lieu à l’abri où vous pourrez vous amuser.

Si vous préférez choisir la première option, alors vous faites un choix irrationnel.

Je m’explique. Le billet d’entrée pour le parc d’attraction a déjà été acheté. La somme d’argent engagée est irrécupérable. Ainsi, elle ne devrait pas rentrer en considération lorsque vous décidez de choisir entre les deux options.

Les deux seuls choix qui s’imposent sont : passer une mauvaise journée ou passer une bonne journée.

Ce biais est extrêmement puissant. Et tout le monde en est victime au cours de sa vie.

Pour la petite anecdote, j’ai moi-même failli tomber dans le panneau avant de sortir cet article.

En effet, j’avais passé des heures et des heures sur la rédaction d’un article dont le rendu ne me plaisait pas du tout. J’ai cherché toutes les solutions possibles pour le corriger et ainsi pouvoir le publier dans les délais que je m’étais fixé.

Ma détermination s’expliquait par le temps que j’avais engagé dans sa réalisation qui était très important. Or, ce temps est irrécupérable. J’ai donc pris la décision qui s’imposait, mettre cet article de côté et me consacrer pleinement à un autre sujet que je maîtrisais mieux.

C’est ainsi que l’article que vous êtes en train de lire vu le jour.

L’explication scientifique

Pour expliquer ce phénomène, deux psychologues du nom de Arkes et Blumer ont mené des expériences dans les années 80. Ils ont ainsi analysé le comportement des abonnés au théâtre en fonction du tarif de leur abonnement.

Deux groupes homogènes ont été distingués. Le groupe 1 a payé son abonnement plein tarif de 15 $, tandis que le groupe 2 a bénéficié d’un tarif réduit de 8 $.

Les résultats sont les suivants :

Les personnes du groupe 1 sont aller en moyenne assister à 4,1 pièces sur 5, alors que les personnes du groupe 2 sont aller en moyenne assister à 3,3 pièces sur 5.

Comment expliquer cet écart ?

Concrètement, les personnes ayant déboursé une somme de 15 $ se sentent contraintes d’aller au théâtre. Le fait d’avoir engagé une somme d’argent impact le comportement de ces individus. A l’inverse, les personnes ayant bénéficié d’un tarif réduit sont plus souples et choisissent plus librement d’aller voir ou non la pièce du moment.

L’hypothèse que l’agent soit rationnel est levée dans cette expérience. En effet, on parle d’agent rationnel pour qualifier un individu qui adopte un comportement logique et qui réalise des prises de décisions cohérentes dans une économie donnée.

Bon. Depuis que l’économie expérimentale existe, le terme “rationnel” n’est plus trop à la mode pour désigner les consommateurs. Il suffit de voir ce que les gens achètent autour de nous pour s’en apercevoir facilement.

Pas sûr que la personne qui m’ait acheté ma Nintendo switch 400 € pendant le confinement est fait le choix le plus rationnel de sa vie. Sachant que j’ai acheté cette console neuve 290 €. Et pour ce prix, j’ai reçu pas moins d’une cinquantaine de messages dans les 24 heures qui ont suivi l’annonce. Ah sacré “agent rationnel”.

Avant que vous ne me traitiez d’escroc un peu trop tôt, continuons notre sujet en évoquant les cas où nous sommes tous (sauf moi évidemment) victime des coûts irrécupérables.

Le buffet à volonté

Alors celui-là, c’est mon exemple préféré.

Et je dois bien avouer que tout compte fait, je n’y échappe pas non plus… Coup dur.

Lorsque nous sommes à un buffet à volonté, nous devenons tous de véritables gloutons affamés. Nous mangeons jusqu’à ne plus pouvoir avaler quoi que ce soit, et bien souvent, la digestion est quelque peu compliquée. Je vous parle ici en tant qu’expert.

Si on analyse ce comportement plus sérieusement, on constate qu’il colle totalement à notre biais des coûts irrécupérables.

Puisque la somme déboursée pour ce repas nous donne accès à une quantité potentiellement infinie de nourriture, alors nous souhaitons manger une quantité infinie de nourriture. C’est le deal que nous faisons inconsciemment avec nous-mêmes lorsque nous choisissons un buffet à volonté.

Honnêtement, je me demande comment les restaurants qui appliquent ce type de menu se débrouillent pour être rentables. Avec moi il ne peuvent pas l’être, c’est certain.

Les joueurs de poker

Ceux qui jouent au poker ont sûrement déjà compris de quoi j’allais parler.

Je suis convaincu que chaque joueur de poker professionnel connaît ce biais cognitif sur le bout des doigts.

Je prends un exemple de ce que pourrait faire un joueur débutant. Appelons le Paul.

Paul à un double de dame dans sa main. Etant confiant, il ne se couche pas sur les premiers tours et mise. En plus, le flop fait apparaître une dame ! Sur confiant, notre ami débutant se met alors à miser une grosse somme, 500 €. Deux joueurs le suivent, les autres se couchent.

La quatrième carte se retourne et c’est un huit de cœur. Problème, il y a déjà deux autres cartes de cœur dans le flop. La probabilité dont l’un des deux autres joueurs ait une couleur, c’est-à-dire cinq cartes de la même couleur, (plus fort que votre brelan de Paul) est donc extrêmement forte.

Mais Paul a déjà engagé 500 € dans la bataille et il ne veut certainement pas faire machine arrière. Il continu et met 800 € sur la table. Une personne sur les deux se couche.

La dernière carte se retourne et c’est un roi de… cœur ! Il suffit que le joueur d’en face possède une seule carte de cœur et c’est la catastrophe. Et devinez quoi ? Il en avait deux.

800 € s’envolent.

Pourtant, avec du calme et une bonne analyse, ce joueur aurait dû se coucher bien avant.

Dans ce cas, les coûts irrécupérables fonctionnent insidieusement. On se dit qu’après tout, on ne va pas s’arrêter après avoir engagé une telle somme d’argent. Donc on relance. Puis on perd tout.

J’aime beaucoup le poker, car c’est un exercice parfait pour contrôler ses pulsions internes et faire face à nos difficultés cognitives.

Si vous jouez en tant que débutant, j’espère que vous repenserez à cette mise en situation.

Les étudiants acharnés

Contrairement aux situations présentées précédemment, je trouve que celle-ci a un caractère beaucoup plus dramatique.

Je veux parler des étudiants qui continuent coûte que coûte leurs études afin d’obtenir un diplôme qui ne les intéressent pas.

On connaît tous quelqu’un (personnellement, j’en connais au moins une vingtaine…) qui s’efforce de terminer son cursus alors qu’il déteste ce qu’il fait. Encore un exemple de coûts irrécupérables.

Mais cette fois-ci, cela peut entraîner la perte de plusieurs années et plusieurs milliers d’euros. Je n’ai jamais compris pourquoi les étudiants qui n’aimaient pas ce qu’ils apprenaient ne changeaient pas immédiatement de cursus. On parle quand même de la création de son avenir non ?

On arrive ainsi au cas classique suivant :

Jessica est en deuxième année de droit. Cela ne lui plaît pas du tout. Après avoir persévéré la première année (ce qui est une bonne chose), elle se rend compte que les métiers que lui offre cette filière ne la mènera jamais à l’épanouissement personnel.

En plus, elle s’est révélée une passion cet été pour l’assistance médicale en effectuant un stage humanitaire en Afrique centrale. Jessica a ainsi deux choix possibles.

Soit elle continu ses études de droit afin d’obtenir un master qui lui permettra d’avoir une très bonne situation mais qu’elle n’aime pas. Soit elle arrête sa deuxième année de droit et commence à préparer son inscription en fac de médecine ou en école d’infirmière pour l’année suivante, afin de prendre ses rêves en main.

Je peux vous assurer que ce choix qui est en réalité FACILE est absolument toujours une torture et débouche 90 % du temps sur une mauvaise décision.

Pourquoi ? Parce que Jessica a entamé des études compliquées, que ses parents n’accepterait peut-être pas sa réorientation drastique, et que son entourage et les profs lui conseillent de persévérer car elle obtiendra un bon diplôme à la fin.

Malheureusement, avec ce type de raisonnement, Jessica sera malheureuse toute sa vie. Elle sera avocate, métier qui ne la stimule pas. Elle aura en effet un bon salaire, mais son mal-être et ses regrets feront qu’elle subira une dépression à 40 ans. Elle sera ainsi dos au mur et tout le monde dira : “Je ne comprends pas, elle a pourtant une super situation avec un super salaire !”. Oui. Mais est-elle heureuse ?

Je suis volontairement dur dans cet exemple. Mais je pense très sincèrement ne pas être loin de la réalité dans beaucoup de cas.

Si vous me lisez et que vous êtes perdus dans vos études. Réorientez-vous. Même si c’est pour faire quelque chose qui est socialement bien moins valorisé.

Ne vivez pas la vie de quelqu’un d’autre.

Mais alors, peut-on combattre ce fichu biais cognitif ?

Passons aux choses sérieuses.

En réalité, tout l’intérêt d’un biais cognitif est qu’il se réalise de manière inconsciente. C’est une distorsion dans le traitement cognitif d’une information.

Ainsi, j’aurai plutôt tendance à vous dire : dommage, vous allez en être victime et vous ne pouvez pas y faire grand chose.

Pourtant, il est évident qu’un joueur de poker averti ne se laissera plus avoir par la situation présenté tout à l’heure. La clé est donc : la connaissance.

C’est simple, si vous connaissez et maîtrisez le biais des coût irrécupérables, alors vous serez capable de démasquer les situations qui pourraient vous mener à faire un mauvais choix.

La preuve en est que j’ai mis l’article précédent à la poubelle alors que j’avais consacré cinq journées à sa recherche et à son écriture. Et cela, car j’ai eu conscience de ce principe. Je me suis ainsi posé la question suivante : Est ce que je publie un article moyen ? Ou est-ce que je retravaille sérieusement sur un autre sujet, quitte à perdre beaucoup de temps.

De plus, en effectuant des recherches sur Internet, je suis tombé sur un article mettant en avant la méditation pour combattre le biais des coûts irrécupérables.

Des chercheurs de l’Institut européen d’administration des affaires ont démontré en 2014 que des personnes ayant effectuées une séance de méditation prenaient en moyenne de meilleures décisions que les autres, en acceptant les pertes.

Bref, à méditer…

Rationalité et évolution

Là, je prends le pari de me confronter aux plus progressistes d’entre vous.

Et si ce biais des coûts irrécupérables découlait en réalité de notre évolution ?

Ce qui est certain, c’est que ce biais cognitif s’applique à tout le monde sans exception. Nous sommes tous mal à l’aise lorsque nous devons faire le choix d’accepter une perte.

Cela pourrait bien s’expliquer par notre rapport à la vie. Ou plutôt, à la survie.

En effet, il n’y a encore pas si longtemps que cela, chercher à tout prix les ressources vitales étaient une préoccupation quotidienne. L’objectif était de survivre. Cet élément essentiel à créé en nous une caractéristique commune : la culpabilité face au gaspillage et donc, à la perte.

Il est tout à fait logique de se sentir coupable d’avoir “gaspillé” des ressources puisqu’elles étaient absolument primordiales pendant des milliers d’années. C’est un mécanisme tout à fait naturel.

Ces derniers siècles, notre civilisation a évolué à une vitesse considérable. La ressource est devenue “banale”. Nous avons des magasins à portés de main avec toute la nourriture à disposition. Nous avons accès rapidement à un peu près tout ce qui ait essentiel pour vivre. Je vous laisse imaginer si ce n’était plus le cas.

En bref, ce biais cognitif pourrait tout à fait s’apparenter à une réaction totalement rationnelle découlant directement des fruits de notre évolution.

Finalement, si le biais cognitif des coûts irrécupérables s’avère bien être un choix irrationnel au sens des sciences économiques, il se pourrait bien qu’il soit un choix totalement rationnel d’un point de vu évolutif.

Et vous, vous en pensez quoi ?

Vincent

Sources :

http://www.communicationcache.com/uploads/1/0/8/8/10887248/the_psychology_of_sunk_cost.pdf

« Judgment under Uncertainty : Heuristics and Biases » – Science. 185 : 4157, 1124-1131 – Kahneman, D., Tversky A. (1974)

https://meditation-paris.com/2014/10/26/les-couts-irrecuperables/

Je vous conseille fortement la vidéo de science étonnante sur le sujet en cliquant ici 😉

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Cet article a 2 commentaires

  1. Kevin Detem

    Bon, je suis coupable pour les buffets à volonté aussi…
    Mais surtout, le fait de vouloir publier un article moyen juste pcq on y a passé du temps, je n’y avais pas pensé du point de vue des biais cognitifs.
    Et pourtant, je suis conscient que ce biais existe!
    Très intéressant merci!

    1. Vincent

      Ah, les buffets à volonté auront tous notre peau.. 😉

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